Le bonheur c’est maintenant

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Au théâtre, il y a les cours et il y a les représentations : grands moments si rapides, et si longs, si denses et si émouvants, épuisants aussi…

Je viens de passer un week-end de fou où, dès le samedi 14h nous avons investi la salle de spectacle avec ma petite troupe d’ados et n’en sommes sortis que dimanche soir vers 20h. Et nous avons laissé le lieu dans le même état qu’on l’avait trouvé. Sauf peut-être quelques bribes d’émotions, de textes, de rires, de musiques glissés entre les fauteuils des gradins qu’on n’a pas pu tout à fait nettoyer…

Donc arrivée à 14h. La salle fait 200 places, la scène est en « boite noire » ; c’est à dire au sol. Tapis noir, rideaux noirs en fond et sur les côtés (jardin et cour : cour étant quand on est sur scène le côté du cœur et côté public jardin et cour c’est comme jésus christ – jardin à gauche et cour à droite) pour faire coulisses.

Je vais voir les régisseurs de la salle avec ma conduite (texte de la pièce avec indications importantes pour la régie : en rouge le décor et ses différents déplacements, en souligné gras les changements d’éclairage avec les lieux à à éclairer, en gros caractères les musiques, en central gras les noirs et en en italique les incrustations d’images et autres vidéos). C’est un gros travail à faire en amont, surtout que dans mes mises en scènes j’aime user de tout ce qui m’est proposé.DSCN7497

Auparavant j’avais envoyé aux régisseurs mon plan de feu. Un petit dessin sur power point avec la scène et les différents espaces nécessaires à imaginer pour les lumières (couloirs, douches, éclairages généraux, ambiances soir, ambiances jour, face…). Je dessine mon décor, l’emplacement des rideaux, je demande un vidéo projecteur, un écran, deux branchements d’ordinateurs…  Bon, tout ça c’est technique et je ne connais pas tous les termes, alors j’envoie des photos d’autres mises en scène pour donner des idées de ce que je veux.

Donc j’arrive avec tout ça à 14h (on joue à 20h30). Les régisseurs doivent installer les projecteurs, prendre connaissance des différents actes, les ados doivent se placer dans la lumière pour voir s’ils sont bien positionnés : c’est un filage technique. C’est très chiant, franchement, très chiant. On reste trois heures planté au milieu de la scène avec le régisseur qui place le projo, puis qui enregistre l’effet, qui l’associe avec le précédent. C’est compliqué parce que le régisseur ne connait absolument pas le spectacle, normalement chez les pros c’est un travail en partenariat qui se fait pendant la création. Moi je dois imaginer, inventer dans ma tête, et voir l’après-midi même si l’effet est possible. Souvent on doit faire des compromis.DSCN7972

Les régisseurs s’agacent que les ados parlent fort, je parle aux ados pour leur dire que les régisseurs n’aiment pas quand ils parlent fort. Les ados chuchotent entre eux qu’il ne faut pas parler fort, ça les fait rire, alors ils rient en chuchotant, moi je trouve ça drôle aussi mais je dois garder mon sérieux pour me concentrer sur la régie. C’est le moment le plus stressant parce que l’heure tourne et que je vois que mes élèves n’auront jamais le temps de faire un vrai filage (spectacle enchaîné dans la lumière avant l’arrivée du public).

Je respire, resssspiiiiirrrre. Souris.

J’ai l’impression de devoir surtout ne pas être speed, sinon ça part tout de suite en vieux virus qui se propage partout. Les ados sont supers. Ils patientent derrière les rideaux en rigolant et chuchotant.

Puis arrive Damien (17 ans) qui a accepté de décorer le hall d’entrée de la salle avec des costumes qu’il a fabriqués, des costumes de personnages de contes ( Peau d’Ane, une robe en papier, des poupées barbies remasterisées, des trousses en talons aiguilles…). DSCN7470Un artiste incroyable qui me décore ce vieux hall tout glacial avec une décontraction et un talent inouï. JeanNo arrive pour coller les affiches de tous nos spectacles sur les murs, il a apporté des spots de couleur, de la musique. Nathane et Léa installent une buvette avec des cookies faits maison et des cocktails sans alcool, Lou prépare la caisse avec les programmes.20160604_183432

Je retourne voir les ados dans la salle et leur demande d’aller acheter des pizzas à côté (l’entrée du spectacle permet de payer les pizzas). Trois d’entre eux partent le faire, d’autres se réunissent pour se dire leur texte dans les loges. Je viens les voir dès que je peux, tout en continuant la régie,  pour leur faire réciter un passage qui leur pose problème, pour répondre à une question sur leur costume, pour vérifier les accessoires. Les régisseurs s’agacent que je parle aux ados et pas à eux, mais me disent qu’ils en profitent pour aller boire un café et fumer une cigarette et qu’ils reviennent dans 10 minutes. Je propose à mes ados de profiter de ce moment pour travailler les déplacements de décor. On commence à le faire mais manquent les trois qui sont partis chercher les pizzas. Je vais vérifier que tout se passe bien dans le hall. Quand les trois reviennent avec leurs grandes boites de pizzas, ils rigolent de ma photo sur la carte d’identité que je leur ai passée pour payer avec mon chéquier. La carte passe entre toutes les mains, ils restent sceptiques sur ma date de naissance, ne pensant même pas possible qu’on puisse être encore vivant en étant né il y a si longtemps. On rigole… en chuchotant. On s’y met pour le déplacement du décor, mais les régisseurs caféinés et nicotinisés s’agacent que les ados déplacent le décor alors que la régie n’est pas terminée.

Resssspiiiirrre. Souris.

DSCN7588Finalement tout est au point, il est 19h. Pas le temps de faire un filage, les régisseurs ont besoin d’un café et d’une clope. Je rejoins les ados qui se maquillent. Dans les loges on rigole. C’est incroyable le temps que passent les ados à rigoler. C’est tellement rafraichissant. Je m’installe dans un coin de la loge et je me ressource de leurs rires. Ils me demandent si c’est important que les garçons soient maquillés aussi, si c’est grave que la bretelle d’un soutien gorge se voit, et qu’est-ce qu’on fait si il y a trop de monde et qu’on doit afficher complet ? Ils ont apporté des gâteaux, à boire. Ils m’ont fait un gâteau, tout rond, au chocolat, rien que pour moi… 20160605_161107On mange tous ensemble et je prend le temps de me rendre compte de la chance qu’on a, là en ce moment même de vivre ce moment. Je le leur dis, ils sont à fond d’accord, ils ont peur, ils crient, ils rigolent, ils chuchotent, ils se serrent les uns contre les autres, ils se coiffent les uns les autres… ma petite compagnie de petits chiots…

Je vais voir dans le hall, tout est prêt, les premières personnes arrivent. Je souris, je serre des mains, je laisse mes amis, ma famille s’occuper de l’accueil. Je monte en régie pour mettre une musique d’ambiance en attendant le début du spectacle. Je cale mes vidéos, mon diaporama, mes musiques. Je m’exerce à passer d’un ordinateur à l’autre. Je n’ai rien testé, je ferai ça au feeling… J’ai un peu les pétoches.

Entre le public dans la salle, commencent les discussions, les groupes qui s’installent, les manteaux qui réservent des places, des embrassades quand on reconnait quelqu’un.

Je file retrouver les ados. Ils sont collés derrière le rideau, ont capté deux trous qui leur permettent de voir les gens qui entrent. Ils rigolent en chuchotant. Ils viennent me demander si ils sont bien maquillés, si ils doivent saluer une fois ou deux. Je ne vois rien dans le noir, je leur assure qu’ils sont magnifiques.  Je respire. je souris.

Il est temps. Je les réunis derrière le rideau, dans le noir. On se tient tous les mains, je leur parle à voix basse, ils pouffent, doucement, leurs mains sont serrées, ils ont peur, je leur dis qu’il faut profiter de ce moment hors du commun, que tout est permis, que tous ces gens dans la salle ont réservé leur soirée pour eux. Qu’ils sont formidables, que le public a de la chance de voir ce qu’ils vont présenter. Que je suis en haut dans la régie, qu’ils doivent parler fort, que je les aime, et que merde, merde, merde…. on y va !!!

Alors j’entre sur la scène, je respire, j’ai le trac, je fais mon petit discours de présentation, je les sens prêts, cachés dans les coulisses, tout près de moi. Je remercie, je monte en régie, le noir se fait, la musique démarre et le spectacle commence…

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13 réflexions sur “Le bonheur c’est maintenant

  1. Les spectateurs ne soupçonnent pas le travail fait en amont, quelle passion, quelle énergie, quelles comprétences il faut déployer. Belles photos et les costumes, l’éclairage semblent très réussis, hâte d’en savoir plus sur l’accueil fait par le public.

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  2. « Le bonheur c’est maintenant »… quand le rideau se lève. Quand on va enfin voir le résultat des efforts fournis, que l’on attend les réactions du public, que l’on reste en suspend à l’arrivée d’une réplique difficile, puis soulagé de la réussite du saut de l’obstacle. Des moments intenses pour tous, je suppose. C’est là que l’on doit se sentir vivant.

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  3. Super, cette présentation de la ligne droite ! Un peu Shiva Nath, avec la technique, la gestion des ados, les détails pratiques, et les clopeux pas droles 🙂
    Merci, belle tranche de vie, et j’attends la suite avec impatience 😄

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  4. Bonsoir Nath,
    Merci de nous faire pénétrer dans l’intimité de la troupe. Cette version off du spectacle est particulièrement importante et tes mots expriment bien la communion, l’harmonie, la complicité et…le plaisir mutuel à vivre ensemble, pleinement, ce bonheur incroyable d’une œuvre commune.
    Merci à toi et… bon repos ce week-end pour recharger les batteries. Tant d’énergie positive !
    Cat

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  5. Et une de plus !
    Eh oui, toutes tes histoires me touchent énormément. Je ressens tous les liens entre tes ados et toi, tous les efforts, les rires, les découvertes, le respect des autres, les moqueries, les craintes, les joies, les initiatives, les réconforts. Encore bravo à vous tous.

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    • Merci Sylvie pour ton gentil message. Il va falloir aussi que je parle des cours avec les adultes, qui, quand ils lâchent un peu tout le sérieux que la vie oblige à revêtir, sont d’une fragilité, et d’une émotion évidente. Sans compter aussi, le talent qui sommeille depuis des années, des envies de « rêves de gosse ». Alors là, il y a des rencontres, des partages superbes. Au plaisir de te lire à mon tour, Sylvie

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