Assassinat à l’école

Je sais que cet article vangry-640314__180a me mettre plus au ban encore des institutions que je n’y suis déjà. Tant pis.

On n’a qu’une vie et pour se sentir vivant, il faut se laisser libre d’expression  ( expression : pression en soi qu’on expulse). Depuis longtemps je vois se faire des pratiques que je trouve extrêmement violentes à l’école. Je les ai vécues et continue de m’apercevoir qu’elles perdurent . Je m’explique.

Demandez à n’importe quel jeune ce qu’il pense du théâtre. Demandez à beaucoup d’adultes ce qu’ils pensent du théâtre. Très souvent la réponse est : « Le théâtre : c’est trop chiant !! ».  Le théâtre c’est Molière et compagnie,  c’est les fourberies de Scapin qu’on a étudiées de la sixième à la Terminale : qu’allait-il donc faire dans cette galère…et tout ça et tout ça… »

A la sortie de mes cours d’ados, je raccompagne une de mes jeunes élèves qui habite près de chez moi. Je lui demande ce qu’elle présente pour le bac français, les auteurs. « Ben, les auteurs habituels, quoi ! ». « C’est quoi les auteurs habituels ? », « Je sais même plus, ben Molière et tout ça, quoi « .

Tout ça, ça m’énerve à un point, ça me donne envie de tout casser !!

Et en plus quand je le dis haut et fort, quand je parle du théâtre actuel, des auteurs contemporains, des textes beaux et percutants ; on me répond : « Oui, d’accord (genre : t’énerves pas…), mais quand même reconnais que Molière et Corneille sont des génies.

Et bien moi, ils me font chier Molière et Corneille, parce qu’ils dégoutent les jeunes du théâtre, parce qu’ils font dire à la nouvelle génération (comme déjà à la mienne, d’ailleurs), que le théâtre c’est ennuyeux, poussiéreux.

A l’école, on leur explique, à ces jeunes esprits immatures,  que s’ils n’aiment pas c’est parce qu’ils ne comprennent pas, qu’ils doivent voir comme c’est actuel,  que ces vieux auteurs morts sont tellement d’actualité.

« Mais allez ! Apprends par cœur Molière et articule bien les alexandrins comme jamais tu ne parles dans la vie, parce que les alexandrins c’est tellement beau, et que si ça ne te touche pas, c’est parce que t’es jeune et con. »

Alors les jeunes ils se sentent bêtes parce que eux ça les ennuie. Ils disent que c’est certainement parce qu’ils ne sont pas assez intelligents, qu’ils ne voient pas ce qu’il y a d’actuel dans Molière ou Corneille. Que eux ils sont touchés par Orelsan, par Harry Potter, par Games of Thrones, et que certainement ça ne doit pas être bien d’aimer ça, parce que ce n’est pas au programme.

Le théâtre, ne devrait pas se décortiquer surtout au plus jeune âge.  Il devrait se renifler, se gouter, se suçoter, se laisser fondre dans la bouche, se laisser déguster et recracher si le goût est mauvais et se diffuser comme un gâteau au chocolat si la recette est réussie.

J’aimerais que le théâtre à l’école soit lumineux, soit une ouverture sur le monde de maintenant, que l’écriture actuelle soit valorisée. Que les jeunes n’assimilent pas le théâtre à des heures ennuyeuses à l’école où on s’endort en écoutant son voisin ânonner des vers dits pour un vieux pervers qui veut vendre sa fille mineure à un autre vieux parce qu’il a du fric. Et que cette même jeune fille rêve de se marier avec un bellâtre couillon parce que sinon elle devra aller au couvent. Qu’un mec tue le père de sa copine parce qu’il avait giflé le sien. Et que ce type est un héros, qu’on souffre pour lui parce que sa copine elle lui dit qu’elle ne veut plus de lui, mais qu’au final elle veut bien quand même parce qu’il a été tuer plein d’autres gens pour montrer qu’il était quelqu’un de bien au fond.

Et dans ces périodes troubles et troublées par une violence sans nom, menée par des gens qui tuent à tout va, je m’interroge. Les héros du théâtre qu’on fait étudier aux jeunes à l’école sont des assassins, des pédophiles, des hommes qui dominent les femmes,  et on leur dit  que la culture va sauver le monde de la violence ?

La jeunesse a-t-elle ce recul nécessaire pour évaluer que ces moeurs d’un autre âge, vécus à une époque lointaine comme remarquables et étudiés de nos jours encore, ne sont pas dans la norme, sont condamnables ? Scapin qui se fait battre par son maitre fait rire, Don Juan qui couche avec des mineures est un …Don Juan, Hamlet qui rend folle la jeune Ophélie et tue son père est un héros romantique qui hésite sur la façon de se venger après avoir entendu une ombre lui demander de tuer pour lui ?

Il faudrait faire lire le théâtre contemporain, il parle de maintenant, il peut être violent bien sûr, et sensuel et triste et gai et poétique.

Je vous laisserai régulièrement des extraits de textes que j’ai aimés.

Voici le premier extrait : « Les Jeunes » de David Lescot, édité chez Actes Sud Papiers. Je vous le recommande en XXL. Je l’ai vu jouer au Théâtre des Abesses à Paris, j’y étais avec des ados qui ont eu comme un coup de poing en plein cœur (tout comme moi), qui m’en parlent encore. Qui se sont aperçus que le théâtre n’était pas que Molière. Qu’il pouvait leur parler, comme leur parle le cinéma parfois ou la musique. Qu’ils se sentaient grandis après l’avoir vu. Cet extrait met en scène deux adolescents (un garçon et une fille) de douze ans.

… Honoré : J’ai douze ans de toute façon. Je vois pas trop ce que c’est que l’amour. L’amour. Quel amour déjà. L’amour platonique. C’est tout. Parce qu’à douze ans. On est condamnés à l’amour platonique.

Louna : Mais non pas du tout. (Elle l’embrasse à pleine bouche). Faut ouvrir les lèvres garçon là.

Honoré. Non, mais je crois que c’est pas mon. Ça me.

Louna : Ferme ta bouche garçon. Et ouvre les lèvres. (Elle l’embrasse encore). Avec la langue garçon. Et avec la salive. Faut que nos langues se trouvent et qu’elles s’entortillent. Faut qu’elles s’agrippent et qu’elles s’enroulent. Et que ce soit comme dans un torrent. Sinon oui ça risque de rester platonique. (Elle l’embrasse encore). Je sais. C’est visqueux, c’est gluant. On ne sait pas ce qu’il y a. On ne voit rien. Et la saveur est bizarre. C’est mon goût à moi. C’est l’eau de ma bouche. (Elle l’embrasse une nouvelle fois). Quand tu étais un tout petit enfant tu aimais ça. Les substances poisseuses. Les sirops. La bave. Te barbouiller. Tu mettais tes doigts dans ton yaourt. Maintenant tu as grandi. Ça te dégoute. Il faut faire le chemin inverse. Ou bien tu vas mourir de sècheresse. (Elle l’embrasse encore une fois). Et maintenant garçon essaie de m’oublier essaie de ne plus m’aimer. Essaie.

Oui, « ça pique » comme dirait les jeunes. C’est cru, c’est sensuel. La sensualité, si importante et nécessaire dans la littérature et au théâtre, semble si choquante à l’école là où des meurtres, des infanticides, le machisme banalisé sont décortiqués et agréés invariablement par l’éducation nationale, parce que…. c’est Molière ou Marivaux, ou Corneille… C’est ancien !  C’est génial !  Tu n’y comprends rien ? C’est parce que tu es jeune et con.

Voilà, ma petite colère du jour. Il y a des auteurs géniaux qui sommeillent en attendant des siècles pour qu’enfin les enfants puissent les lire.

Le théâtre se meurt de trop d’ennui, de la faute de ceux qui détiennent la vraie intelligence, de la faute de ceux qui disent aux jeunes dans les écoles comment il faut penser, comment il faut ressentir, en trois parties avec introduction, thèse, synthèse, antithèse… Foutaise !!

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14 réflexions sur “Assassinat à l’école

  1. Bonjour Nath,
    J’entends bien ta colère. L’éducation n’est pas chose facile. Et encore moins lorsqu’elle est encadrée par des réglementations d’un autre temps.
    Malheureusement, c’est le cas de beaucoup de matières. On veut modifier le système scolaire, mais cela n’aboutit jamais. Les professeurs ne sont pas à la hauteur… mais ce n’est pas nécessairement de leur faute. Sans parler de ceux qui font ce métier sans foi, l’environnement n’est pas toujours positif. Comment transmettre l’amour de sa matière si on n’en a pas les moyens… ou l’envie ?
    J’ai eu quelques enseignants qui savaient intéresser les élèves, et cela se voyait dans les résultats scolaires. On ne courrait plus après les bonnes notes mais après les anecdotes, les histoires,… et tout naturellement vers la compréhension.
    J’espère que d’avoir mis noir sur bleu ton ressenti tu pourras profiter de ce que la vie nous donne : même si c’est peu, il ne faut pas le gaspiller.
    Bisous 😻

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  2. Beau coup de gueule ! Et tellement vrai. J’ai toujours beaucoup lu, mais pas le moindre souvenir d’un auteur découvert en cours (du moins avant la fac) que j’ai dégusté encore et encore… Et l’approche du théâtre en cours… totalement inexistante. Je continue à me sentir vieille et conne, quand certains me vantent Stendhal ou d’autres. Alors, si les parents n’offrent pas à leurs nimbus les possibilités d’ouvrir leurs horizons littéraires et artistiques en général, ça braque. Comment veux-tu qu’un auteur mort il y a des siècles puisse concurrencer youtube ?
    Au lieu de réformer les horaires pour faire un truc bancal qui laisse nos gosses crevés, à quand le dépoussiérage des matières et des façons d’enseigner ?

    Aimé par 2 personnes

  3. On ressent bien ta colère et ta rancœur. Il est important de l’extérioriser, ton « ex-pression » te permet de faire tourner la soupape. Je pense cependant que ton meilleur pied de nez réside dans la réussite de ce que tu propose, dans la démonstration d’une autre version du théâtre. Un théâtre vivant, actuel.
    La lutte contre les stéréotypes est toujours longue et difficile. Je t’encourage dans ce combat.

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  4. Bonsoir Nath,
    Les mots pour dire les « maux »… Tu as bien raison d’exprimer ton point de vue dans cet espace qui t’appartient et nous l’entendons bien.
    J’aime tous les styles pour ma part, académiques ou non, et je ne pense pas que les choix privilégiés soient le fait d’une génération particulière mais plutôt de personnes qui manquent d’acculturation. Même si le théâtre est un enseignement transversal, il faut du courage pour faire avancer le mammouth. Parfait pour toi donc car tu sembles disposer des ressources nécessaires (je ne parle évidemment pas d’argent…). 😉
    Je méconnais encore le cadre de tes cours (scolaire, association ???). Serais-tu en mesure de monter 1 ou plusieurs pièces d’auteurs contemporains que tu partages ici, de façon enthousiaste, seule ou en t’associant avec d’autres gens talentueux si cela vous apporte des moyens supplémentaires humains, matériels, de communication, etc ? Dans l’affirmative, l’acculturation directe de la communauté éducative (institutionnels, profs, parents, jeunes…) fera le reste et cette « opération coup de poing » sera la plus douce de tes récompenses. 🙂
    Même si tu les connais certainement, quelques liens pour rendre visible ce travail : http://educ.theatre-contemporain.net/ (un travail supplémentaire de contenu pédagogique à travailler avec les profs qui peut être intéressant) ; http://www.theatre-contemporain.net/ ou http://crdp.ac-paris.fr/piece-demontee/piece/index.php?id=reparerlesvivants.
    A bientôt.
    Cat

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    • Merci beaucoup Cath pour ce message. Et merci pour les liens, j’en connais deux déjà que je suis régulièrement et qui sont en effet des sources et des ressources passionnantes. Je vais aller glisser un oeil sur le troisième. Je joue régulièrement les auteurs contemporains dont je parle. Je les fais jouer à mes groupes d’ados (je ne donne pas de cours dans le cadre scolaire, mais dans le cadre associatif). Les ados découvrent que le théâtre peut parler d’eux, je m’y emploie depuis plusieurs années. Petit à petit, ils s’y plaisent, se présentent spontanément dans ma petite compagnie. Oui, à ma petite échelle j’oeuvre pour la reconnaissance des auteurs contemporains. Dans mon atelier d’ados, les élèves jouent toujours des personnages qui ont leur âge. Je veux sortir de ces représentations figées où les ados jouent des adultes sans même savoir ce que c’est, alors ils tombent souvent dans des caricatures qui sont dommageables pour le théâtre. Voilà, tu vois, Cath, je m’emballe encore. Merci pour tes réflexions toujours enrichissantes. A très vite !
      Nath

      Aimé par 1 personne

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