La vie sur les planches

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Dans les cours de théâtre aussi bien que dans les compagnies, il y a le théâtre (le texte), le théâtre (le lieu) et le théâtre (la vie).

Il y a une vie folle lorsqu’on fait du théâtre.

Une envie de construire avec des gens qu’on n’aurait jamais côtoyés en dehors, des passions, des amours improbables, des désirs qui se confondent (est-ce notre personnage qui aime l’autre ou bien nous même ? et si c’est nous même, aimons-nous notre partenaire ou le personnage qu’il interprète ? Ou bien est-ce dû à l’alchimie du théâtre ?)

J’ai aimé passionnément sur scène, j’y ai vécu des connivences, des sensualités, des fusions, des troubles indescriptibles. Le sentiment de ne faire plus qu’un, que nous étions puissants de notre complicité face au regard du public. Ce trouble persiste un peu dans les coulisses, dans le noir des rideaux. Celui ou celle avec qui on blaguait avant, ou même qu’on ignorait, devient un double, un partenaire indispensable. Une scène réussie, périlleuse, donne parfois la même sensation qu’une passion charnelle, animale. J’ai vu des couples se former dans mes cours à la suite de scènes passionnées, j’ai vu des élèves qui se détestaient avoir des troubles visibles à la suite d’une scène particulièrement forte. Je sais aussi que ça dure rarement. Je sais que la passion folle s’éteint souvent en même temps que les projecteurs. Parfois non…

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La vie au théâtre est magnifiée ; la peur qui nous unit sur scène, les murmures derrière les rideaux avant d’entrer dans la lumière, les mains qui se serrent, les bras qui s’enroulent, les chuchotements, nous rassemblent. On se touche beaucoup au théâtre ; on se tient la main, on s’enlace, on s’embrasse, on se parle de très près, on se regarde dans les yeux,  alors que dans la vraie vie on le fait de moins en moins.  Dans les coulisses on se déshabille sans pudeur face aux autres, on se maquille, on se lave les dents, on fait la queue aux toilettes en se faisant des clins d’œil de connivence parce qu’on a tous des envies pressantes avant de monter sur scène. On dit tout haut qu’on a mal au ventre, qu’on a la vessie pleine, qu’on a envie de vomir, qu’on a des problèmes de transit et ça nous relie. On est très complice des viscères quand on fait du théâtre !

L’avant spectacle est un condensé de vie, on se confie, on trinque parfois, on fait du bruit, on parle fort, on se coiffe, on se fait maquiller, on échange les fonds de teint entre homme et femme, on compare les crayons pour souligner les yeux, on parle de transpiration, on s’échange des bonbons à la menthe, on rit de blagues douteuses, on répète en boucle un texte qu’on connait par cœur, on danse.  On part comme des enfants en procession pour aller jeter un œil par le petit trou du rideau quand le public commence à entrer et on retourne en riant tout bas vers les coulisses en chuchotant: »Y a mes parents ! Y a mes parents ! ».…C’est vraiment quelque chose le théâtre !

Une société miniature. Une société rêvée où chacun a son rôle, ou personne ne peut s’en sortir seul, ou chacun épaule l’autre en cas de trou, où chacun a sa place dans la lumière, ou chacun est applaudi pour son travail, où la parole est claire et forte, ou le corps se montre. Une société idéale ou on tremble pour les autres s’ils sont en difficulté et où on croit être sur la lune, juste en mettant une bouteille d’eau sur scène et en disant : »C’est une fusée ». Où on fait comme si on était un autre, et qu’on y croit. Où on peut être tout le monde et n’importe qui, où on peut redevenir jeune et aussi être vieux. Où on meurt et c’est pour de faux puisqu’on mourra de nouveau le lendemain. Un monde où on peut être lâche, vil, laid, différent. Un endroit où on peut mourir d’amour, où on peut tuer sans blesser l’autre. Où on a les mots pour dire l’essentiel…

Au théâtre il y a la fierté d’avoir porté ensemble un projet, de savoir que chacun est une pièce du puzzle sans qui l’image serait incomplète. Il y a le parcours des gens qui sont sortis de chez eux, qui ont réservé leur soirée, qui ont mis leur manteau, appelé des amis, convié leurs parents, rassemblé leur famille, qui ont pris leur voiture, peut-être se sont perdus, ont demandé leur chemin : »Pardon, vous savez où se joue la pièce (la pièce dans laquelle vous jouez ou que vous avez mise en scène)? », entrent dans le hall du théâtre, sortent leur billet ou font la queue pour l’acheter. Pénètrent dans la salle, cherchent leur place, saluent une connaissance, détaillent ce qu’on peut voir du décor vide, parlent à voix basse, se font observer de derrière le rideau, font parfois « ahhh ! » quand la lumière s’éteint et se laissent porter le temps du spectacle. C’est un cadeau extraordinaire, qui me rend fière à chaque fois et tellement reconnaissante.

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Je n’arrive toujours pas à comprendre comment la magie se fait chaque fois. Lorsque les premières réservations se font, lorsque les premières personnes du public franchissent la porte du théâtre, quand ces mêmes personnes applaudissent à la fin. Juste parce qu’un jour on s’est dit : « et si on faisait du théâtre ? ».

Je vais finir cet article avec les mots de Albert Camus qui répondait lors d’une émission de radio à la question :

 

Pourquoi je fais du théâtre  ?
…tout simplement parce qu’une scène de théâtre est un des lieux du monde où je suis le plus heureux. Le théâtre m’offre la communauté dont j’ai besoin, les servitudes matérielles et les limitations dont tout homme et tout esprit ont besoin. Dans la solitude, l’artiste règne, mais sur le vide. Au théâtre, il ne peut régner. Ce qu’il veut faire dépend des autres. Le metteur en scène a besoin de l’acteur qui a besoin de lui. Cette dépendance mutuelle, quand elle est reconnue avec l’humilité et la bonne humeur qui conviennent, fonde la solidarité du métier et donne corps à la camaraderie de tous les jours. Ici, nous sommes tous liés les uns aux autres sans que chacun cesse d’être libre, ou à peu près : n’est-ce pas une bonne formule pour la future société ?
Albert Camus.

Il était stylé Albert, non ?

Bizavous

Nath

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18 réflexions sur “La vie sur les planches

  1. Bonjour Nath,
    Encore un bel et long article. Tu nous donnes vraiment envie de faire partie de cette grande famille qu’est le théâtre.
    Merci de nous faire partager toutes ces émotions cachées, de nous montrer à quel point vous êtes fort et vulnérables, tout à la fois.
    Bonne journée 💋Sylvie

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  2. Un océan surgit de tout ton être passionné, une puissante vague d’émotions, de vibrations… formidable !
    Du fond de ma caverne sous-marine, un mot est remonté comme une véritable bulle… de bande dessinée, contenant ce message pour toi : « merci » !
    Merci Nath, du fond du coeur ! 🙂
    Cat

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  3. J’aime comme tu nous présentes ta passion, tu nous la fait vivre. Le théâtre est bel et bien aussi « une troupe », une communauté, une famille. Il intègre son « soi », son personnage, ses « autres », ses « partenaires de jeu » et les relations, les liens visibles ou invisibles, révélés ou cachés entre tout ce petit monde. J’ai également perçu des attentions particulières des uns envers les autres : des regards, du soutien, des étreintes,… un monde bien réel et très tactile.
    C’est beau la vie de théâtre. Tu donnes l’enVIE.
    Connais-tu déjà la date en juin ?

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  4. Bonjour Nathalie,
    Encore une fois que d’émotions. Tu es la parfaite ambassadrice pour cet art, tant la passion transparait dans tes écrits. J’en viens même à me dire que je devrais renouveler l’expérience, te dire !
    Merci encore pour ce moment, où te lire fait chaud au coeur.
    Bon WE
    Aline

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