Au théâtre, il y a ceux qui parlent

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Au théâtre, on parle. On y trouve des mots que seuls les connaisseurs de théâtre comprennent. Et pour accéder au monde du théâtre, il faut dans un premier temps apprendre une nouvelle langue. Parfois je la trouve extrêmement pompeuse.

Comme si il fallait malaxer des mots compliqués pour bien faire entendre aux néophytes comme on est plus intelligents qu’eux…

Très souvent ça me met hors de moi, parce que j’aimerais vraiment que le théâtre sorte de son cocon ronflant et prétentieux, surtout lorsque les théâtreux, les théoriciens clament haut et fort leur volonté du théâtre pour tous.

Comme dans tout corps de métier, il existe des mots codés. Des mots que seuls les gens de théâtre connaissent et que si tu ne les connais pas…  « ah ! ah! ah ! Tu ne sais pas ce que ça veut dire ? Mais tu fais du théâtre ? Vraiment ? »

Bon…

Par exemple il y a les termes « cour » et « jardin« . Cour et jardin sur une scène de théâtre quand on est face à la scène, on remplace Jardin et Cour par Jésus Christ. Jardin est à gauche et Cour est à droite. Par contre quand on est sur scène, cour est côté cœur.… Pour ceux qui sont habitués, c’est simple. Pour les autres… c’est le binzz.

Je l’explique plusieurs fois à mes élèves en leur disant que c’est une convention, mais pour peu qu’il y en ait parmi eux qui ne reconnaissent pas leur droite de leur gauche, d’autres qui ne savent pas où est leur cœur (d’autant plus que le cœur n’est pas à gauche mais au centre de notre corps)…Ça devient très compliqué.

Imaginons que l’élève soit de dos et que je lui demande de sortir à cour. Étant sur scène, il cherchera son cœur.. et sortira à jardin. J’aurais beau lui expliquer que s’il est de dos, il a la place du public et doit penser à Jésus Christ et pas à son cœur, on aura déjà perdu une bonne demie-heure, surtout que les autres voudront lui expliquer à leur tour, ou bien viendront me demander comment ils font s’ils sont de profil….smiley-160349__340

Donc je l’avoue très honteusement, je me cantonne parfois à leur dire à gauche ou à droite. Mais…. quand arrive le jour de la représentation…. il y a un régisseur qui règle les lumières. Il faut donc que les élèves se placent pour les réglages, et alors…. le régisseur leur demande de bouger plus à cour ou plus à jardin…. Et quand ils me demandent où c’est…. j’ai un regard noir du technicien qui me dit : « Tu ne leur as pas expliqué ? C’est quand même la base au théâtre ! ».

Il y a aussi des termes plus compliqués comme : « alors là, tu vas briser le quatrième mur ! ». Bon… les supers calés en théâtre vont faire « boh ! boh ! boh ! Mais bien sûr ! Qu’est-ce que tu ne comprends pas ? » Moi maintenant je comprends parce que j’ai lu des livres, j’ai étudié. Briser le quatrième mur c’est parler au public. Le quatrième mur étant le mur imaginaire qui sépare le public de la scène. Ce mur invisible à travers lequel les spectateurs regardent la vie qui se déroule sur scène. Lorsqu’un acteur brise ce quatrième mur pour s’adresser aux spectateurs (ça se fait aussi parfois au cinéma quand l’acteur parle à la caméra), ça s’appelle…. attention… une technique de métafiction.

Un metteur en scène récemment me disait : « moi je suis exclusivement texto-centré« . Heu…J’ai bien sûr hoché la tête en répondant: »Ah oui ! d’accord ! ». Et puis j’ai décrypté :  texto-centré veut dire que la mise en scène se fait uniquement autour du texte, que le comédien doit être son humble serviteur, son émetteur. Qu’il doit s’effacer devant le texte…. Voilà voilà…

Tout ça, se sont des termes qu’il suffit d’apprendre, me direz-vous. Il n’y a pas de quoi s’énerver non plus. Je suis d’accord et je les ai appris ces termes, parce que ça m’intéresse. Seulement dans certains cours de théâtre, des profs parlent comme ça à leurs élèves, sans prendre le temps d’expliquer, juste pour montrer la différence de niveau, la supériorité. Ils se gargarisent de mots incompréhensibles pour bien marquer leur domination.

Il y a un snobisme un peu (beaucoup) excluant dans le monde de l’art. Un snobisme des mots. Il en va du théâtre comme dans les autres formes d’art. Il y a l’effet du maitre sur ses élèves, l’effet de l’érudit face à la masse inculte.  Cette impression de te sentir bête parce que tu n’as rien ressenti devant une œuvre et qu’on t’explique que si tu n’as rien ressenti c’est parce que tu n’as pas les codes, tu n’as pas l’historique, tu n’as pas la traduction, tu n’as pas la culture. Cette exclusion snobinarde me terrifie.

J’adore lire sur le théâtre, je suis abonnée à plusieurs blogs (que j’ai choisis précautionneusement), je dévore des pièces de théâtre, je me régale de l’histoire du théâtre : c’est mon choix. Mais jamais, je ne démontrerai à celui ou celle qui ne l’a pas fait qu’il connait moins bien l’essence du théâtre que moi. Je lui laisse l’opportunité de me secouer toute entière sans grands mots excluants, juste par ce moment de suspend, ce moment où les planètes semblent alignées,  où il a réussi à me cueillir dans sa main sans que je ne m’en sois rendu compte.

Ce moment où les mots sont trop petits pour expliquer cette magie qu’on appelle l’art.

 

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17 réflexions sur “Au théâtre, il y a ceux qui parlent

  1. Bonjour Nath,
    C’est grâce à ce positionnement que tu peux partager ton art avec tes élèves. Il doit bien y avoir des comédiens amateurs snobinards, mais ils ne resteront pas avec toi. Et tant mieux pour toi, car ils ne sont pas intéressants. Tes ados, et tes adultes, apprendront mieux avec un « maître » proche d’eux, qui veut leur inculquer les bases du métier, les pousser sur les planches. Ils ont déjà tant de choses à apprendre par obligation à l’école ou au travail, que leurs séances de théâtre doivent être récréatifs. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne les prennent pas au sérieux ! Au contraire, c’est de leur plein gré qu’ils se sont inscrits, pour se divertir, mais pour faire partie de votre troupe. Un grand challenge pour tous.
    Bisous
    Sylvie

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  2. Bonsoir Nathalie,
    Oui, impressionnant comme chaque métier, groupe, communauté… a son propre vocabulaire, et pas toujours uniquement pour des raisons pratiques. Une façon de se reconnaitre, une sorte de code d’entrée ? Un bizutage : tu mérites ou pas d’entrer dans notre prestigieux cercle de spécialistes de … ? Plutôt un jargon excluant au final… et c’est bien dommage. Au lieu de favoriser la diversité, cela repousse les bonnes volontés intéressées.
    Bel article, merci !
    Bises

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  3. Pour côté Cour / côté Jardin, c’est vrai que c’est une gymnastique pas évidente. En revanche ça peut être pratique par rapport à gauche / droite. Parce qu’on demande toujours ta gauche ou ma gauche ? Alors que là il n’y a pas de référence acquise (et installée dans l’esprit). C’est justement ce qui est compliqué. Le jardin sera toujours au même endroit qu’on soit dans le public ou sur scène. Mais c’est pénible par même un truc comme Jésus Christ, on ne se rappelle jamais si c’est quand on est dans la salle ou sur scène. Ce qui fait qu’on est encore perdu. Puis-je suggérer pour apprentissage de mettre un pot de fleur côté jardin et une coupelle de graviers côté cour. Les élèves comprendront peut-être mieux (même s’il sont de profil, ah ah). Se feront peut-être à terme une image mentale et n’auront plus besoin de réfléchir dans l’espace et plus besoin des supports mémoire.
    Je ne connaissais pas du tout l’expression sur le 4éme mur. Mais c’est vrai que ça ne manquait pas. Et je trouve l’expression « saugrenue » car c’est pas bien difficile de faire tomber un mur qui n’existe pas ! Ce qui serait bien plus extraordinaire, c’est que les acteurs soient tellement bons que l’on puisse faire entrer le public individuellement sur scène et refermer le mur derrière eux. Qu’il soit au centre de la scène jouée, dans la plus stricte intimité. Remonter le 4ème mur deviendrait beaucoup plus fort.
    Un dernier mot, sur le style. Pour certaines personnes, le théâtre c’est fatalement la « Trââgédiiieeeu ». Burp !

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    • Merci Nathalie pour tes suggestions. c’est vrai que la mémoire visuelle est intéressante avec les petits pots dans les coulisses, je vais y penser. Quant au 4ème mur, je me moque mais je trouve l’idée fort intéressante. Cette idée a été apportée pour la première fois par Diderot, puis par Wagner et Antoine. Il y a beaucoup d’histoires autour de ce quatrième mur, passionnantes. Mais il faut les raconter avant d’en parler aux élèves comme si c’était une évidence. Parfois certains se sentent bêtes de ne pouvoir y répondre, il suffirait juste de raconter d’où ça vient :). Je t’embrasse

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  4. Salut Nath,
    D’accord avec toi sur le snobisme des mots. Et je pense aussi à ces mots créés de toute pièce et qui ne veulent pas dire grand chose comme « face-face », « gagnant-gagnant » et que l’on entend à longueur de journée… Alors des fois, c’est bien les mots qui ont du sens ! Tu peux nous rappeler l’histoire de Cour et Jardin ?
    Bises 🙂

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  5. Bonsoir Nath,
    Sans être béotienne, je ne dispose pas de tes connaissances en la matière.
    De manière générale, le snobisme m’insupporte également et je préfère aux « cultureux » les personnes qui partagent leur intérêt, leur passion pour des événements ou éléments culturels très naturellement. 🙂
    Concernant en revanche le vocabulaire ou les expressions, je n’ai pas les mêmes freins. Dès lors que la métaphore est compréhensible, ou que les personnes qui en usent les explicitent très simplement, si nécessaire, cela ne me dérange pas et même m’amuse, voire m’intéresse même franchement pour peu que j’apprenne d’eux ! 🙂 Sans doute ma curiosité… 😉
    Merci encore pour ton article superbe que je n’avais pas eu le temps de découvrir plus tôt.
    Cat

    Aimé par 1 personne

    • Oui moi aussi Cat j’aime bien qu’on m’explique. Je suis toujours un peu caustique dans mes articles. Je donne dans celui-ci des explications relativement simples. Mais souvent le jargon des théâtreux est assez pompeux et hermétiques et certains ont tôt fait de te toiser si d’aventure tu fronces les sourcils, pince un peu la bouche en faisant comprendre que tu n’as pas tout compris quand ils parlaient. 😉

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