Les profs

Dans les ateliers théâtre, il y a les élèves et il y a …les profs ! On peut faire tout un inventaire des profs dans les ateliers théâtre. Sans faire ma mauvaise, je vais vous en brosser quelques spécimens…

Je ne me mets au dessus ou en dessous de personne. J’égratigne…

Tout comme j’aime regarder les gens dans la rue, prendre le temps d’arrêter le temps pour remarquer un regard, un mouvement, un sourire ou un coup de gueule, j’aime regarder les profs…

Il y a le prof-gourou L’ auto-proclamé maître.

Son cours se passe dans le recueillement, la concentration. Le prof-gourou se place en marge du groupe de ses élèves. Isolé. Le maitre ne supporte pas la promiscuité avec ses élèves. Le maître est à part.  Aucun bruit ne doit émaner du groupe. Le maître, d’une voix très faible, appelle l’élève désigné pour passer sa scène. Le maître parle bas. Le maître est inaudible quand il dirige, afin que l’attention se porte sur la puissance de ses mots. Le maître est avare de ses mots. Il les distille au compte goutte. La parole du maître étant d’or, elle est rare, et chère. Le maître parfois, après le passage d’une scène, ne dit rien. Il laisse le silence s’installer. L’élève doute, l’élève tremble. Le maître attend.  Le maître suspend le temps. Les mots du maître ne doivent pas se confondre avec ceux de l’élève. Le silence fait peser l’importance des mots du maître… le maître respire… le maître soupire…le maître ferme les yeux…le maître lève un sourcil… le maître ouvre les yeux… fixe l’élève… le maître parle… peu.. parfois il dit … »c’est mauvais, mais être mauvais est déjà mieux que n’être rien… » Un murmure approbateur passe dans le groupe. Le maître fronce le sourcils… lève sa main sans se retourner…le groupe se tait….Puis, le maître se lève, il marche, il teste sa voix, fait des a-e-i-o-u des « leschaussetttesdel’archiduchessesontellessêchesarchisêches » pour se faire la voix. Puis il parle du théâtre, il parle de l’acteur, il parle de l’entrée sur scène, de l’espace et sa voix enfle, sa voix prend les moindres recoins de la salle…Il joue… enfin ! Il a un auditoire, un public béat, muet, parfait. Il joue sa meilleure scène, il est grandiose, il est l’Acteur avec un grand A. Il est sublime ! Il voit dans les yeux de ses élèves les applaudissements qu’il n’a jamais eus, les admirations des jeunes filles, les silences des jeunes hommes. Il est beau, il est immense, il est idéal ! Il EST.

Dans un tout autre registre, il y a le prof-parhasard.

Le prof qu’on a mis là parce qu’il fallait animer un groupe d’enfants, qu’il n’y avait personne pour le faire, qu’on a réussi à avoir une subvention et que toi qui as déjà fait du théâtre tu sauras très bien t’en sortir. Le prof parhasard décide de monter la plus grande mise en scène que personne n’ait jamais vue. Il travaille jour et nuit, écrit, imagine, peaufine. Il va montrer à tous que le théâtre, s’il est profondément investi, peut être joué à merveille même par un groupe d’enfants. Il réunit sa classe, le premier jour, il dit : »on va monter la plus grande mise en scène que personne n’ait jamais vue » ! Il dit : »Oui, tu peux aller aux toilettes, Brian, mais après on démarre ». Il dit : »On va commencer en lisant le texte. Ce qu’il y a de plus important au théâtre, c’est le texte ». Il distribue les feuilles à chacun des élèves, il désigne le premier : »Toi, tu commences ! ». Le prof-parhasard attend un peu. L’enfant le regarde, les autres le regardent. Le prof-parhasard demande : »Il y a un problème ? », l’enfant dit « On sait pas lire, professeur ! ». Le prof-parhasard déglutit, sourit, respire. Réfléchit. Les enfants s’envolent dans la classe en riant, faisant voler les feuilles en l’air et l’effet est très beau. Ils applaudissent les flocons blancs qui retombent gracieusement sur le sol. Le prof-parhasard soupire. Le prof-parhasard dit : »On n’a qu’à raconter l’histoire de la poire qui aime le citron ! », les enfants applaudissent de nouveau. Le prof-parhasard fera la plus grande mise en scène que personne n’ait jamais vue, l’année prochaine quand ses élèves auront appris à lire.

Ensuite il y a le prof-obligé.

C’est le pire. Celui qui est dans la ville depuis 40 ans et que tous les enfants, dont les parents ont voulu qu’ils fassent du théâtre, ont connu. Le prof qui a quinze cours dans la semaine. Le prof qui se traine d’un cours à l’autre, qui soupire en disant que c’est sa dernière année, que c’est vraiment trop dur. Le prof que tout le monde espère que ce soit sa dernière année, et que ce n’est jamais le cas. Le prof que les parents ont eu et que leurs enfants ont maintenant. Le prof qui a dans ses dossiers toutes les pièces du début du XXème siècle avec des amants dans le placard et que même à cette époque personne ne jouaient. Des pièces dans lesquelles les enfants ou adolescents jouent avec des chignons, des pantalons ou des robes trop grands, des chapeaux melons et des moustaches peintes sous le nez.  Le prof-obligé est toujours excédé : d’avoir trop d’élèves, qu’ils ne s’intéressent à rien, qu’ils ne sachent pas leur texte, qu’ils fassent du bruit. Au moment de la représentation, il présente son groupe aux parents en avertissant qu’il ne faut pas s’attendre à quelque chose de bien, que personne n’est prêt, qu’ils lui en ont fait voir et qu’il a fait ce qu’il a pu. C’est le prof qui, quand on le croise pour aller à son propre cours, vous lance : « bon courage ! » comme si on partait pour les galères. C’est le prof qui ne reconnait pas les parents dans la rue, qui ne reconnait pas les enfants non plus. C’est le prof qui a des toiles d’araignée accrochées dans le cerveau. Le prof-obligé qui fait bien du mal au théâtre.

Et puis il y a le prof-ovni.

Celui à qui on a confié un groupe de jeunes « en marge ». Un groupe qui ne s’intéresse à rien, dont les membres sont plus souvent renvoyés que présents en classe. Un groupe façonné avec ceux qu’on montre du doigt. Un groupe qui, à peine formé, a instauré ses codes, basés souvent sur la violence, le cynisme. Un groupe qui, avant même d’avoir démarré, est voué à l’échec par tous. Le prof-ovni s’immerge, le prof-ovni pénètre le groupe. Il parle doucement, écoute, monte à peine la voix, ne s’attarde pas aux provocations, relève les fulgurances, encourage les maladresses, apprend autant qu’il enseigne. Il présente en fin d’année avec ce groupe un spectacle maitrisé, émouvant, remarquable de précision et d’ honnêteté, un spectacle que les professionnels lui envient en silence. Chacun du groupe est magnifié, mis en lumière, les textes sont sus parfaitement, les costumes impeccables, les coulisses concentrées. Sur la scène prédomine l’engagement, le respect du lieu par les élèves. Gros durs devenus tendres, les soi-disant « bonsàriens » devenus aériens. Le salut est plein d’importance, de poids, d’émotion palpable. Le prof-ovni est appelé par le groupe pour saluer avec lui. Il entre, timide, reste sur un coin de la scène en tendant le bras vers les acteurs. Les élèves viennent le chercher, le portent en triomphe en criant de joie.

J’ai connu (et je connais encore) les quatre exemples de profs. Il y en a d’autres encore, des biens croustillants. Je reconnais avoir balancé dans la caricature. Mais… pas tant que ça.

Je dédie cet article à ce prof-ovni que j’ai croisé.  J’ai assisté à son travail de cours, à ses spectacles ; j’en ai été bouleversée, suffoquée. Il continue à œuvrer dans l’ombre, avec une modestie hors du commun, détricotant jour après jour les apriori sur les groupes « irrécupérables » qu’on lui confie.

Le théâtre par ces instants magiques, sort de la caricature qu’on veut bien en faire parfois, grandit et se gonfle comme une voile dans le vent.

Bizavous

Nath

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15 réflexions sur “Les profs

  1. Bonjour Nath,
    Merci pour cette longue tirade où tes « tripes » ont parlé autant que ton coeur. 🙂
    Un « style fauve » : sauvage, puissant, élancé puis capable de rondeur, de douceur..
    Merci pour ce nouvel article. 🙂
    Belle journée.
    Cat

    Aimé par 2 personnes

  2. A part le prof-ovni, idéal , les autres sont bien imparfaits, dommage pour les enfants mais c’est un problème de recrutement fait par des personnes qui ne sont pas qualifiées pour faire ce choix. Aux Beaux Arts, en peinture, il y a pas mal de prof-gourou, choisis pour leur notoriété, ils ne font que passer et fugitiment..Ne pas entraver la liberté, la création..alors débrouillez-vous!! (Témoignage d’un prof)

    J'aime

    • Tu as tout à fait raison. De plus en plus en art plastique on dit aux élèves de faire comme ils le sentent. Ils restent ainsi pendant les quelques heures du cours à juste faire ce qu’ils pourraient faire chez eux. C’est un peu dommage. Comme tu le dis on embauche souvent plus un prof parcequ’il est connu que parce qu’il sait enseigner. Un comédien n’est pas forcément un bon professeur, ou un peintre de même. Ce sont deux métiers assez différents, complémentaires certes, mais pas donnés systématiquement aux premiers. Je suis heureuse de connaître plusieurs prof-ovni dans différentes structures. Ils ne sont pas les plus nombreux, mais ils existent et ils font avancer les choses, c’est l’essentiel :). Un bisou Claire

      Aimé par 1 personne

  3. Bon Nath,
    J’espère que cette fois mon commentaires va être envoyé…
    J’aime beaucoup ton dernier prof, sans prétention mais efficace et proche de ses élèves. D’ailleurs je te verrais bien dans cette catégorie 😻
    Bonne journée💋
    Sylvie

    J'aime

    • OUi Sylvie, j’ai bien reçu ton très gentil message. Oh ! Je ne me compare pas avec ce dernier prof. Il fait des ateliers dans des conditions bien plus difficiles que les miennes. Mais en effet, je tend à me rapprocher de sa façon de faire, à l’amour de son travail. 🙂 Bonne journée à toi

      Aimé par 1 personne

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