Je venais d’avoir 18 ans

Dans les cours de théâtre, il y a les souvenirs des cours. Des cours où j’étais élève ;  certains m’ont marquée irrémédiablement. Certains en bien, heureusement, d’autres en mal, très mal. Très douloureusement mal …

J’avais juste 18 ans. Tout juste, je m’en souviens. Comme beaucoup de grands naïfs, j’étais persuadée qu’en allant dépenser des fortunes dans des cours de théâtre parisiens qui affichaient le nom de metteur en scène morts depuis longtemps, je deviendrais célèbre. Mon talent ne pouvait qu’exploser dans ces cours renommés… Je venais d’avoir 18 ans

Ces cours s’appelaient juste par le nom de leur créateur, créateur qui était connu pour avoir fait connaître d’autres personnes connues, qui annonçaient que si elles étaient connues et si pleines de talents, c’était grâce au maître précédemment cité et donc très connu…

Dans ce cours, pour y être accepté, il fallait passer une audition. Pour voir si on était à la hauteur de la renommée de l’enseigne. J’y avais passé un premier entretien, avec ma mère. Nous avions été reçues par la directrice (descendante de la personne connue qui portait le nom de l’école), femme énorme aux cheveux gris qui fumait, écrasée dans son fauteuil. Elle avait consulté mon dossier, je n’avais pas dit un mot. Ma mère avait pris connaissance des tarifs, avait avalé sa salive discrètement pour ne pas afficher sa surprise et avait opiné lorsque la dame, avec une voix rauque de fumeuse, avait appuyé que quand on veut on peut. Bien… ma mère a dit qu’elle… pouvait. La femme m’avisa donc que je passerais l’audition, que je devais présenter un texte de mon choix, que nous serions nombreux, qu’elle n’en prendrait qu’une vingtaine.

J’habitais dans un village en banlieue ; il me fallait, pour arriver à l’école parisienne, compter entre une heure et demi et deux heures de trajet (voiture, métro et marche à pied). L’audition démarrait à 19h. Les jours qui la précédèrent, je refusais qu’on m’en parle, concentrée à travailler le texte dans lequel je DEVAIS prouver que j’étais bien sûr une des vingt choisies. Ma carrière de comédienne commencerait ensuite…

Le jour arriva, j’avais maigri et le manque de sommeil me rendait plus fébrile encore qu’il ne fallait. Le trajet me parut un chemin de croix, traversé par des suées, nausées et autres palpitations. J’arrivais bien évidemment une demi heure à l’avance et me trouvai face à une masse de jeunes, attendant comme avant l’ouverture pour les soldes, devant les portes de l’école. Je tentai un sourire ou deux sans succès. L’enjeu était bien trop grand pour envisager une amitié là où il n’y avait que concurrence.

La secrétaire de l’école nous ouvrit et sans un mot nous fit entrer et pénétrer dans une grande salle avec une petite scène. La salle était couverte de chaises, une table au fond avec une lampe, comme les metteurs en scène font pour montrer qu’ils sont les metteurs en scène. Chacun vint s’asseoir. Je m’assis aussi, dans le fond. La dame entra et bêtement, comme par un réflexe d’anciens écoliers, chacun se leva et s’assit lorsqu’elle appuya son énorme fessier dans son fauteuil. Elle consulta une liste qu’elle avait devant elle. Lorsqu’elle donnait nos noms nous nous tournions vers elle en souriant, pointant notre doigt vers le plafond. Elle restait de marbre.

Puis les premiers passèrent. Je ne connaissais pas encore les mœurs des cours de théâtre parisiens qui ont des noms de gens connus.  Dès le début des auditions, ce fut le show de la femme aux cigarettes. Elle riait de l’un, prenait à témoin les autres dans la salle pour ponctuer une erreur, une mauvaise articulation. Elle applaudissait à tout rompre quand un jeune homme bafouillait ou qu’une autre hésitait sur un mot. Elle demandait notre avis, enfin, elle nous demandait surtout d’approuver lorsqu’elle riait aux éclats pour signifier l’absence de talent de l’un ou de l’autre. Chacun qui passait se voyait affubler d’un sobriquet : »le boutonneux », « la grande bringue », « la timide », etc… Je pensais, et les autres aussi sans doute, qu’il était normal de passer par là. Que seuls les braves restaient, ceux qui résistaient à ses assauts. Quelques uns avaient sa clémence, surtout les garçons ; elle prenait une voix plus aiguë alors, disant des « c’est pas mal », elle prenait à partie un autre qui était déjà passé : « Vous voyez  bien, La Nunuche,  qu’il y en a certains qui passent bien sur scène ». Et nous nous taisions. Nous nous taisions, espérant que nous ne serions pas le prochain à être pris pour cible. Certains même riaient fort avec elle, comme pour tenter de se croire ainsi épargnés. Le temps passait, et la dame se régalait de plus en plus, prenant en otage le temps et son auditoire, affinant ses interventions. Une jeune femme en robe passa sur scène, dit son texte, plutôt bien à mon avis. La directrice s’enfonça dans sa chaise, alluma une cigarette et sourit d’un air content : » Vous pouvez tourner mademoiselle que je vous vois de dos ?…(elle le fit)… de profil maintenant ? (elle le fit)…pouvez vous rouler vers nous maintenant ? » La directrice partit d’un grand rire, puis : »Ainsi, mademoiselle, vous pensez pouvoir faire du théâtre avec le poids que vous avez ? » Un long silence. « Il faut un peu de tenue sur scène, par respect pour le public, pensez-vous respecter le public avec votre physique ? ». Le silence pesait lourd dans la salle, comme une main fermée. « Pouvez-vous lever un peu votre jupe, mademoiselle ? ». La jeune femme très lentement le fit, sidérée comme les lapins face aux phares des voitures. La directrice renversa la tête en arrière en recrachant la fumée de sa énième cigarette : »Et en plus elle a de la cellulite, évidemment, le contraire aurait été étonnant ! Mademoiselle, vous pouvez retourner à votre place. »…

D’autres passèrent, et d’autres encore. Le temps s’écoulait. Mon dernier métro était à 23h. Il était 22h30... Je me levais entre deux passages et vint bien timidement près de son bureau. « Madame, excusez-moi, mon dernier métro est à 23h, est-ce que ce serait possible de passer avant s’il vous plait ? ». La directrice se tourna vers moi avec un sourire étonnement chaleureux. J’en fus surprise et je répondis à son sourire, soulagée. : »Vous êtes ? … » Je lui donnais mon nom.  » Oui, bien sûr, je vous vois sur ma liste. Et bien si vous avez votre dernier métro à 23h, en effet, vous n’avez qu’à passer maintenant, nous vous écoutons. » Je traversai la salle, montai les deux marches amenant à la scène et vins me placer au centre ;  comme tous les autres je devais me présenter avant de démarrer mon texte. Je pris une longue inspiration et commençai : » Bonjour… »,  « Merci mademoiselle, vous pouvez allez prendre votre dernier métro, au suivant ! ».  Je restai un moment figée, le cerveau vidé, elle tapota la table du bout de son crayon : « Allez, allez ! On se dépêche, il est tard, je voudrais voir maintenant Monsieur… » Je descendis les deux marches, récupérai mon manteau et mon sac et quittai l’école pour attraper mon dernier métro………….

Évidemment, me dira-t-on, les cours ont bien changé, ce n’est plus comme ça, c’était d’un autre temps… Soit. J’ai pourtant encore vu récemment une annonce pour entrer dans une école (très connue grâce au nom de la personne connue qui l’avait ouverte). Pour l’audition, il était demandé au garçon un pantalon noir et une chemise blanche et pour les filles ; une chemise blanche et une jupe noire courte….

Je sais l’influence que peut avoir une personne sur un groupe d’élèves, de l’impunité totale dans laquelle évoluent certains. C’est si facile. Je sais la dangerosité de confier ses jeunes rêves de comédien à des personnes imbues de leur petit pouvoir. J’aimerais que ça n’existe plus, je me révolte encore de savoir que ça perdure dans certaines écoles. L’humiliation, la domination, le mépris. C’est si facile face à des jeunes personnes qui, en plus de payer, s’offrent en pâture à des vieux (ou moins vieux) schnocks frustrés qui se régalent de leurs manipulations. J’en ai vécu d’autres que celle-ci, et moi, qui venais d’avoir 18 ans, je pensais que c’était normal, que les faibles ne résistaient pas. Je pensais, parce qu’on me l’avait fait entendre, que pour être comédien, il fallait d’abord être servile, obéir aveuglément aux dictats de tyrans, baisser la tête et se persuader que pour être en haut de l’affiche, il fallait d’abord être soumis.

J’ai maintenant beaucoup de mal quand mes petits élèves m’annoncent qu’ils vont prendre des cours de théâtre à Paris, qu’ils ont été sélectionnés pour passer l’audition dans une prestigieuse école parisienne à l’enseigne de renom… Allez savoir pourquoi ? Et j’en ai d’autres des anecdotes, des humiliations lors d’auditions, de castings, de cours… Je vous les raconterai une autre fois…. Ou pas…

Bizavous

Nath

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9 réflexions sur “Je venais d’avoir 18 ans

  1. Oulalalala… J’espère que tous les comédiens ne sont pas passés par là pour réussir, et que les artistes pour qui ce métier est un plan A 😉 ont pu vivre des expériences moins humiliantes ! Je crois qu’on peut vivre ce genre de choses dans plusieurs domaines, je me souviens d’un entretien d’embauche où le « recruteur » m’avait demandé de retourner vers la porte, puis de marcher vers lui, puis sur le côté… j’ai refusé et je suis retournée vers la porte, pour partir, insoumise que je suis (je n’ai pas été embauchée, bien sûr) mais je n’aurais jamais pu travailler avec un chef pareil ! Bises 🙂

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  2. Je pense que chacun, chacune, peut trouver une expérience similaire dans sa jeunesse. La malveillance est partout et d’autant plus douloureuse quand elle brise des espoirs et des rêves de toute une vie. J’ai subi aussi cet abus de piètre pouvoir qui voulait me convaincre, en toute mauvaise foi, que je n’étais qu’une limace. J’ai alors construit une carapace pour me protéger et ainsi adopté l’attitude de l’escargot.
    Moi je trouve que tu t’en est très bien sortie. Une porte était fermée… tant mieux… puisque la maison n’était certainement pas la bonne. Il y a d’autres portes, d’autres fenêtres que tu as su ouvrir pour construire ton propre nid douillet. Nid dans lequel tu sais accueillir des poussins sans les tuer dans l’oeuf.
    Ta coquille n’est pas vide !
    Chaleureux becots.

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    • Merci Nath pour ton message. Oui, parfois il faut savoir construire sa petite maison pour y accueillir d’autres au lieu de vouloir persévérer à vouloir ouvrir des portes trop lourdes qui ne s’ouvrent que sur du médiocre… Ohh ! Je suis inspirée ce soir, je ne suis pas sure d’avoir tout compris à ce que je t’ai écrit. 🙂 Un gros baiser pour toi

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  3. Ah l’humiliation de ces profs frustrés…même aux beaux arts j’ai vécu cela, comme ci c’était en rabaissant les jeunes gens que l’on arrive à quelque chose, ne pas comprendre qu’en étant positif on arrivait beaucoup plus à faire progresser les gens. J’aimerai bien savoir si de ce fameux cours tu as vu beaucoup d’artistes reconnus en sortir…En tout cas tu as bien repris ta revanche. Biz à toi.

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    • Oui c’est étonnant comme ça existe toujours et cela dans le plus grand des silences. Comme si en parler était honteux, que tu n’entrais alors plus dans les cases de ces personnes « connues ». Il faut du cran pour dire non, il faut dire aussi que ce n’est pas normal de se faire humilier… Il y a du boulot ! Bisou

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